Guerre raciale, culturelle et religieuse : le déni occidental

Le comportement des puissances occidentales et de la Russie vis-à-vis de ce que l’on appelait jadis “la Syrie” et “l’Irak” renvoie à un problème beaucoup plus profond : l’incapacité des Européens à comprendre le nouveau cycle historique dans lequel nous sommes entrés.

La Russie comme les USA et l’Union Européenne agissent au Moyen-Orient ou en Libye comme si ces états issus de la décolonisation existaient encore. Les formules diplomatiques proposées donnent l’image d’Occidentaux et de Russes engoncés dans le déni : ils tiennent les accords de Sykes-Picot pour encore valides.

Pour des raisons affectives, idéologiques mais aussi par manque de souplesse intellectuelle, les Occidentaux agissent contre une réalité historique en mouvement qu’ils refusent de reconnaître. Cette réalité, c’est la fin de la modernité occidentalo-centrée.

Les USA détruisent les acquis coloniaux

Actuellement, les USA tentent désespérément de maintenir une fiction d’état national en Irak en soutenant militairement les arabes chiites du sud contre les arabes sunnites du nord-ouest.

L’Irak n’a jamais été une nation. Il s’agit d’une création artificielle britannique dont le nom même n’est pas arabe mais perse. Avant la conquête britannique, l’Irak actuel était divisé en plusieurs provinces administratives ottomanes : l’Elayet de Bagdad, l’Elayet de Mossoul et l’Elayet de Bassora. Le territoire actuel de l’Irak était composé de trois éléments géographique : le Kurdistan, l’Ageriza et l’Irak arabe (sud).

Ce que nous voyons actuellement c’est la reconstitution partielle des territoires pré-coloniaux et pré-modernes suite à la destruction de l’état artificiel irakien en 2003 à la faveur de l’invasion américaine. Leur base repose sur des identités primordiales, ethniques et religieuses.

Ironie de l’histoire, ce sont les USA qui ont défait eux-mêmes les accords de Sykes-Picot en voulant “parfaire” la modernisation de ce pays par la force en le “démocratisant”. Ils ont au contraire libéré des forces existant depuis des siècles voire davantage et qui ne coexistaient dans un même ensemble politique que par une dictature centralisée, celle de Saddam Hussein et du Parti Baas, simple prolongement de l’administration coloniale.

Démantèlement de la Syrie

Sans surprise, détruire l’Irak moderne allait avoir des répercussions sur les territoires de l’ancien Empire Ottoman adjacents. Les frontières, largement imaginaires, n’étaient pas imperméables au point de confiner les nouvelles dynamiques d’Irak dans ce seul territoire.

Le cas de la Syrie est analogue puisque cet état est également une entité artificielle créée par la République Française à partir de 1920, suite au démantèlement de l’Empire Ottoman.

Auparavant, une vaste zone incluant Israël, une part de la Jordanie, le Liban, Antioche et la Syrie actuelle formaient ce que les arabes et les turcs appellent le “Sham”, ce qui signifie “le pays de la main gauche”.

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Le terme de Syrie est bien antérieur à la conquête arabe puisque ce nom est attesté pour la première fois au 8ème siècle avant Jésus-Christ (voir ici). Il a été diffusé par les Grecs qui qualifiaient les Orientaux “d’Assyriens”, en référence à Assour, capitale de l’Assyrie au 9ème siècle avant Jésus-Christ. Ce n’est qu’au 19ème siècle que le terme de “Syrie” a progressivement remplacé celui, traditionnel, de “Sham”.

Lorsque les Français reçoivent le contrôle sur la Syrie Mandataire en 1920 – laquelle inclut la Syrie et le Liban actuels – ils entament progressivement de constituer un état artificiel et centralisé, d’inspiration jacobine. Les Français projettent leur propre conception philosophique et politique sur ce territoire, à l’image de ce que faisait Rome lorsqu’elle s’emparait d’un territoire.

Cela passa notamment par la création d’une “armée nationale” qui n’avait de nationale – au sens ethnique – que le nom. La Syrie est en effet une somme très complexe de minorités ethniques, religieuses ou linguistiques.

Est-il dès lors surprenant que l’État Islamique se soit d’abord appelé “l’État Islamique d’Irak et du Levant” (“ad-Dawlah al-Islāmiyah fī ‘l-ʿIrāq wa-sh-Shām”) lorsque ses objectifs étaient uniquement régionaux et visaient, précisément, à démanteler les états artificiels de Sykes-Picot – la Syrie et l’Irak modernes – pour y établir un état pré-colonial sur les bases de l’islam sunnite ?

Impérialismes turc et perse

Il n’est pas besoin d’être un grand spécialiste du Proche-Orient pour comprendre que le Liban et la Jordanie ne vont pas longtemps être préservés de cette refondation en cours. Une refondation résultant du désengagement relatif des USA et de la désintégration des états post-coloniaux. Ce qui a créé un énorme vide dans lequel s’engouffrent deux empires renaissants : l’Empire Perse chiite (Safavides) et l’Empire Ottoman.

La Turquie, chassée de Syrie et d’Irak après la Première Guerre Mondiale, est engagée dans un processus de restauration impériale et de recolonisation, sur la base du suprémacisme turc et de l’islamisme. L’État Islamique est en vérité un allié de la Turquie dans cette phase de reconquête qui suppose le démantèlement puis la restructuration de la région sur une base compatible avec les visées d’Ankara.

Le Roi Abdallah de Jordanie, dont la dynastie hachémite a été mise au pouvoir par les Britanniques en 1921, a récemment déclaré que tel était l’objectif de Recep Tayyip Erdogan, l’actuel président turc (source) :

Ainsi, le chef de l’Etat jordanien a déclaré que le président turc Recep Tayyip Erdogan “croyait en une solution islamiste radicale aux problèmes régionaux”. Le roi Abdallah II a noté que “le fait que les terroristes soient envoyés en Europe fait partie de la politique turque, et la Turquie reçoit une tape sur les doigts, mais elle s’en tire toujours”.

La monarchie saoudienne wahhabite aux abois

Un autre facteur, face à la montée en puissance de l’impérialisme iranien et de ses alliés (Hezbollah libanais, gouvernement syrien, Houthis, etc.) est la réaction des arabes sunnites du Golfe. Ces derniers voient leurs intérêts immédiats converger avec ceux de la Turquie et du monde arabo-sunnite pour contenir, coûte que coûte, l’Iran. Car il s’agit pour la monarchie wahhabite d’Arabie Saoudite d’une question de vie ou de mort.

La Perse chiite entend bien s’emparer des lieux saints de l’islam, Médine et La Mecque, comme des réserves de pétrole du Golfe situées dans des zones à fort peuplement chiite.

Pour comprendre la terreur ressentie par la monarchie saoudienne, il suffit de regarder une carte des réserves de pétrole d’Arabie Saoudite, du Koweït et du Bahraïn (en noir) et les foyers de peuplement chiite (vert foncé).

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De nombreux facteurs convergent donc pour une guerre d’extermination : confrontation entre empires résurgents, séparatisme ethnique – à l’image de la lutte entre Kurdes et Turcs -, guerre religieuse remontant aux origines de l’islam, lutte pour les ressources, implication des grandes puissances et enfin, progression exponentielle du djihadisme, synthèse de guerre révolutionnaire maoïste et de fondamentalisme sunnite.

L’échec apocalyptique du monde sunnite

Mais ce n’est pas tout. Car il y a un état plus général du monde musulman et singulièrement du monde sunnite qui conditionne ce dernier à sombrer dans l’horreur. Celui de l’échec de ces sociétés à assimiler la modernité occidentale, à la différence du Japon ou de la Chine et, dans une certaine mesure, de la Perse.

Le monde sunnite – majoritairement régi par le tribalisme, la négation de l’individu et le refus de l’esprit critique – a été incapable d’opérer un travail de synthèse entre tradition et modernité. Il a amorcé un mouvement réactionnaire radical, fondé sur le rejet inconditionnel de la modernité occidentale en bloc et le retour au féodalisme tribal et au littéralisme religieux.

Si l’on prend en considération l’état de la démographique des pays musulmans, du Maroc au Pakistan en passant par le Xinjiang chinois, il y a là des centaines de millions de gens, très jeunes, qui s’enfoncent chaque jour un peu plus dans le sous-développement et le radicalisme.

Un élément, parmi d’autres, de cette involution chronique ? En 2007, un rapport de l’ONU indiquait que l’Espagne traduisait en une seule année autant de livres que le monde musulman en 1000 ans (source).

Ajoutons à cela le faible quotient intellectuel moyen des groupes ethniques et raciaux du monde sunnite – 83 points pour l’Algérie par exemple contre 106 pour la Chine – et nous obtenons un faisceau de paramètres préfigurant un cataclysme d’ampleur inédite.

L’effondrement des états du Proche-Orient – accompagné de l’implosion d’une économie déjà sous-développée et de la disparition de toute structure éducative, même primitive – génère des masses colossales de recrues potentielles pour le radicalisme islamique instrumentalisé par diverses puissances.

Par effet domino, il entraîne une dynamique destructrice dans le monde sunnite, de l’Océan Atlantique aux confins de la Chine. Les rares réformistes, déjà peu audibles, sont condamnés à être assassinés.

Parmi les pays faisant face à cette catastrophe, la Russie. Ce pays, dont la démographie est en grande difficulté, voit le nombre de musulmans sunnites croître indéfiniment, Moscou comptant désormais 40% de mahométans.

Vladimir Poutine, très lucide, confie à nombre de personnes qu’il rencontre être parfaitement conscient de ce que la Russie est entrée dans une guerre existentielle contre le radicalisme musulman.

L’anticyclone occidental rencontre la dépression islamique

Après ce long développement, vient le cas de l’Europe de l’Ouest qui, à bien des égards, est pire que celui de la Russie ou de la Chine. Car Russes et Chinois ont eux identifié la menace.

Nos élites dirigeantes, confites d’ethnocentrisme, ne comprennent pas ce qu’est la culture à laquelle elles ont substitué l’idéologie. Elles réduisent les immigrés africains ou orientaux à de simples “Occidentaux de couleur”, des sortes de pages blanches sur lesquelles on peut imprimer la très complexe et raffinée culture ouest-européenne.

C’est ce pourquoi elles répondent à l’effondrement de l’Irak, de la Syrie ou de la Libye par des mesures visant à restaurer les logiques qui prévalaient au 20ème siècle.

Ces élites démocratiques, percluses d’une mystique universaliste et égalitariste, pensent qu’il suffit pour un Kurde de franchir une frontière pour qu’il perde ses déterminismes raciaux, ethniques, psychologiques ou religieux. Pour ne pas parler d’anthropologie. Je ne citerai qu’un cas récent, en Allemagne, d’un Kurde ayant assassiné sa cousine qui refusait un mariage arrangé (lire ici).

Ces migrants n’entendent pas et ne peuvent pas abdiquer leur culture, leur ethnopsychologie, leur mémoire héritée. Au contraire, ils l’importent de la même façon que toutes les invasions importent leur culture, à l’image des tribus germaniques dans la Gaule romanisée du 5ème siècle.

Au surplus, des sociétés européennes dont le dynamisme culturel, démographique et économique est en berne, ne sont pas en mesure de contrebalancer l’impact global qu’ont sur elles des masses prolifiques, conquérantes et fondamentalement inassimilables qui proviennent du tiers-monde musulman ou africain.

La France a engagé un processus de destruction de son berceau culturel historique, développant une “identité négative”, fruit d’un individualisme et d’un égalitarisme radicalisés où seul l’état – “la République” – est autorisé à incarné l’être collectif. Il n’y a plus de mémoire longue, d’héritage, de limites spatiales, temporelles ou morales. Les hiérarchies naturelles et nécessaires qui régissaient cette société, comme celles d’Europe de l’Ouest en général, ont été combattues et détruites. La disparition de la verticalité spirituelle portée par le christianisme a encore accru l’isolement intérieur de l’individu.

Cette révolution culturelle qui n’est pas sans rappeler celle engagée par le régime maoïste en Chine, a abouti à un désarmement psychologique complet des individus et populations.

Les sociétés nihilistes ouest-européennes sont en train de télescoper un monde afro-musulman en crue démographique, en échec structurel, affamé et jeune, mû par une haine et une sauvagerie inouïes que légitime un fanatisme millénariste et archaïque. Un phénomène qui n’est pas sans rappeler les mouvements des masses d’air de haute et de basse pression, les unes se déplaçant en fonction des autres :

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L’incompréhension des élites occidentales quant à ce qui est en train de prendre forme, tant en Syrie qu’en Europe, procède du même mal : l’adhésion à une vision du monde périmée, inefficace, prêtant aux cultures exogènes les mêmes représentations.

Cette “dissonance cognitive” explique le déni dans lequel les sociétés d’Europe occidentale se trouvent. Ce qui les pousse à adopter des réponses qui ne visent pas à résoudre la crise, dont les cause sont niées, mais à maintenir l’illusion de la pertinence de leur vision du monde.

Pour citer Albert Einstein :

“On ne résout pas les problèmes avec les modes de pensée qui les ont créés”

Ce sont trois siècles d’optimisme progressiste et de mystique égalitariste qui se fracassent brutalement sur les sociétés allogènes que les élites occidentales pensaient avoir assujetties et inexorablement arrimées à leur modèle de développement.

Cette remise en question radicale confine à la crise existentielle puisque tout ce qui était tenu pour acquis ne l’est plus.

Et pour conclure cet article en lien avec ce que par quoi j’ai commencé, j’invite les lecteurs à transposer cette nouvelle réalité à l’Europe de l’Ouest en général et à la France en particulier. La carte de France actuelle, avec ses départements et ses régions administratives, est en passe d’être aussi obsolète que la carte de l’Irak ou de la Syrie.

Et si vous voulez savoir ce qu’en pense l’élite dominante en France, il suffit de regarder avec qui elle cherche de nouvelles combinaisons politiques. Comme ici le ministre français de l’Intérieur Bernard Cazeneuve avec le chef des Frères Musulmans (Hamas, AKP turque, etc.), Amar Lasfar :

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  • sergey

    Toute l’ Europe de l’ Ouest n’est pas gangréné des pays comme le Portugal , l’Espagne et l’Italie s’en sorte bien pour le moment . Ce qui est intéressant c’est que des pays vont s’ effondrer plus rapidement que d’autres (Allemagne , France , Pays Bas, Belgique,pays Scandinaves ) ce qui laissera le temps au pays d’Europe de l’Est et au pays latins encore peu gangréné par le phénomène de réagir en conséquences de ce bouleversement .

    • Boris

      L’Italie est dans une situation très mauvaise. Le Portugal fait peut être figure d’exception.

  • pierre aribaud

    Eh bien cher boris
    c est tout à fait brillant

    • Boris

      Merci Pierre. C’est beaucoup dire quand même.

  • chris

    moi quand je vois cazevide …